Recension de Jocelyne Porcher, Vivre avec les animaux: une utopie pour le XXIe siècle, La Découverte, 2011

Mickey Mauss à la ferme

par François Jaquet

Paru dans Véganes, Revue contreculturelle, 2017, n°1

Il y a les livres que l’on aime et ceux qu’on aurait pu aimer. Et puis, il y a les livres de Jocelyne Porcher. Bien sûr, la publication de Vivre avec les animaux commence à dater (2011). Mais voilà, l’ouvrage n’est pas de ceux qui vous tirent hors du lit le matin de leur sortie. Bien qu’il me soit tombé entre les pattes sur le tard, je me le suis coltiné afin de vous épargner la peine d’en faire autant. Ce qui est déjà pas mal.

Pour celles et ceux qui l’ignorent encore – tout le monde n’a pas la télé, après tout – Porcher arbore une double casquette : elle est à la fois éleveuse et sociologue de l’élevage. Elle est donc un peu sociologue d’elle-même. Les mauvaises langues suspecteront naturellement un manque d’objectivité. Qu’elles se rassurent : si la chercheuse et l’éleveuse s’entendent si bien, c’est simplement que cette dernière a toujours raison. Blague à part, malgré les 374 occurrences de la formule « pour les éleveurs… », on a souvent du mal à savoir qui tient la plume. La sociologue et ses collègues parlent pour ainsi dire d’une seule voix, courageusement élevée contre un ennemi commun : les autoproclamés experts de l’éthique animale, qui monopolisent la parole publique sur le sujet, bien qu’ils n’y pannent rien.

Venant d’une sociologue, une telle posture peut surprendre. Aux dernières nouvelles, cette discipline se voulait scientifique et la science ne s’occupait pas de morale. Un débat oppose certes les tenants d’une sociologie neutre, qui se contente d’élaborer des théories descriptives (parfois étayées par des données empiriques), aux partisans d’une sociologie engagée, qui n’hésite pas à prendre parti sur des questions normatives. Mais cette seconde conception du métier de sociologue m’a toujours semblé aberrante, parce qu’incompatible avec un principe méthodologique très séduisant : chacun son taf. En tant que tels, les sociologues ne sont pas formés pour parler morale ; qu’ils s’abstiennent donc de le faire. Porcher serait bien avisée de laisser les philosophes faire leur travail.

Au lieu de quoi elle prétend le leur enseigner. On apprend ainsi que ces grands nigauds condamnent l’élevage parce qu’ils en ignorent jusqu’au b.a.-ba. Au point de le confondre avec les « productions animales » – c’est-à-dire ce que tout le monde appelle l’« élevage industriel » mais qui n’en est pas, puisque l’élevage est invariablement super. En effet, et contrairement aux productions animales, il est avant toute chose le théâtre de relations belles et enrichissantes. Car les éleveurs n’exploitent pas leurs bêtes ; ils sont leurs amis pour la vie et les aiment du grand Amour. Inutile d’objecter que les animaux n’ont que faire d’une amitié qui les enferme, les viole et les mutile pour les expédier in fine à la case abattoir. Porcher a anticipé la réplique : ces menus désagréments sont le prix à payer pour le lien, ce « vivre-ensemble » si cher aux vaches, aux poules et aux cochons. Les éleveurs doivent bien survivre, et, comme l’écrit probablement Jankélévitch, survivre, c’est déjà tuer un peu. Ou quelque imbécilité du même acabit – rares sont les pages de Vivre avec les animaux que ne macule pas cette métaphysique de comptoir.

De toute façon, tuer les animaux est la moindre des politesses, puisqu’ils nous y invitent généreusement en nous offrant leur vie. Un don sur lequel se construit d’ailleurs la formidable relation qui lie l’éleveur à ses bêtes. Parce qu’il a lu son Marcel Mauss, celui-ci accepte modestement ce présent qui tombe à point nommé – il faut bien vivre, comme dirait l’autrélévitch – histoire de préserver le lien sacré qui l’unit à son ami. Puis, toujours au nom de l’« être-ensemble », il lui fait à son tour un cadeau, celui de la vie bonne. Captivité, inséminations artificielles, amputations diverses et autres joyeusetés, certes. Mais surtout : l’inestimable soustraction aux aléas de la vie sauvage. Merci l’ami.

Et puis quoi! Les philosophes ne comprennent-ils pas qu’il est admissible de tuer les animaux « à condition toutefois que les conditions de la mort soient conformes aux valeurs de l’éleveur » (p. 34) ? que le travail dans les abattoirs « a une légitimité et une grandeur » (p. 84) ? qu’il repose « sur un système de justifications cohérent » (p. 99) ? que « la tuerie des animaux a un sens alimentaire » (p. 114) ? Quand elle fait exceptionnellement l’effort d’argumenter, Porcher laisse transparaître une ignorance coupable de l’état de l’art en éthique animale. On découvre alors qu’il faut bien « nourrir le monde » (p. 62) – comme si la production de viande était optimale à cet égard –, que les éleveurs ne font pas de l’élevage pour gagner de l’argent sur le dos des animaux, mais parce qu’ils veulent vivre avec eux (p. 131) – comme si les motivations des éleveurs étaient moralement pertinentes – et, croit-on rêver, que les animaux ne sont que des animaux (p. 37) – comme si l’affirmation explicite du spécisme le rendait par magie acceptable.

Vivre avec les animaux n’est pas un mauvais livre ; c’est la caricature d’un mauvais livre. Comme toute caricature, l’objet est amusant. Mais il est aussi instructif. De fait, il illustre bien l’impasse argumentative dans laquelle les défenseurs de l’élevage sont manifestement condamnés à s’agglutiner, maintenant que ses critiques ont fait entendre leurs objections. En somme, si Porcher prête à sourire, elle donne surtout à espérer.

François Jaquet est chercheur postdoctoral en philosophie à l’Université de Genève.