Extrait de L’imposture intellectuelle des carnivores, Max Milo, 2017

L’imposture du don de la vie

par Thomas Lepeltier

L’idée que les animaux feraient don de leur vie quand on les tue n’est pas propre à Dominique Lestel. On la retrouve chez de nombreux intellectuels, notamment Francis Wolff. Mais c’est probablement Jocelyne Porcher qui l’a le plus développée. Cette sociologue à l’Inra axe une grande partie de sa réflexion sur une dénonciation de l’élevage industriel. Pour bien souligner sa réprobation envers la tournure prise par cette activité, elle lui retire même le nom d’élevage et parle à son propos de « production animale ». En revanche, l’élevage traditionnel a toutes les faveurs de cette sociologue. Alors que les « productions animales » seraient exclusivement soumises à l’impératif économique, ce second type d’élevage comporterait une dimension affective qui en ferait toute la valeur. Ainsi, comme elle l’écrit dans un entretien donné au journal Le Monde en août 2015, dans l’élevage traditionnel, il « ne s’agit pas de s’approprier les moutons pour prendre leur laine [et] les vaches pour prendre leur lait ». La motivation première de ce métier est relationnelle : « [I]l s’agit de vivre ensemble, de produire ensemble et d’en tirer un bénéfice commun(1)Jocelyne Porcher, « L’industrie porcine use et abuse des animaux sans contrepartie », Le Monde (suppl. « Culture & Idées »), 29 août 2015, p. 7.. » C’est ce lien qui serait au fondement de l’élevage. Tuer les animaux serait juste une nécessité pour qu’il soit économiquement viable, mais pas sa finalité.
On pourrait se demander si cette vision de l’élevage n’est pas un peu idéalisée. Mais passons. Reste que, même si un but est louable en soi, tous les moyens pour y parvenir ne le sont pas forcément. La question est donc toujours de savoir si ces mises à mort sont légitimes. C’est là que Porcher recourt à la théorie du don selon laquelle tout don implique un contre-don de la part de celui qui a été le bénéficiaire du premier don. Dans le cas présent, la thèse de Porcher est que les éleveurs auraient le droit de prendre la vie des animaux puisque ce sont eux qui leur ont donné cette vie. Dans un article de 2002, elle écrit ainsi : « Le don originel pour de nombreux éleveurs est celui de la vie. L’éleveur donne naissance à ses animaux : d’une part, parce qu’il décide de la reproduction […] ; d’autre part, parce que concrètement, il est amené, plus ou moins selon l’espèce animale considérée, à faire naître l’animal en participant à la mise bas(2)Id., « L’esprit du don : archaïsme ou modernité de l’élevage ? », Revue du Mauss, n° 20 (2), 2002, p. 254.. » En contrepartie, l’animal qui a reçu la vie de l’éleveur doit lui offrir quelque chose : « Le premier des contre-dons de l’animal domestique est d’accepter de vivre, et de vivre dans le domus humain, c’est-à-dire dans un monde à signification humaine. » Il lui faut également « accepter les règles du travail, voire anticiper la volonté ou les désirs de l’éleveur ». Le tout devant se faire sur le mode de l’affectivité : « L’éleveur s’implique affectivement envers ses animaux et ne conçoit pas cet élan sans réciprocité [p. 255]. » Enfin, Porcher estime que l’animal donne sa vie pour finir d’accomplir son contre-don. Dans l’entretien de 2015, elle dit ainsi : « Les éleveurs travaillent avec les animaux mais ils savent qu’au bout de ce travail, à plus ou moins long terme, ils vont les tuer. La mort des animaux est l’aboutissement du travail(3)Id., « L’industrie porcine use… », op. cit., p. 7.. » Finalement, l’animal rendrait ce que l’éleveur lui a donné, c’est-à-dire la vie.
Inutile de dire que tout le propos est pour le moins tendancieux. D’abord, l’animal ne choisit pas ni n’accepte de vivre chez un éleveur ; il y est forcé. L’idée que les animaux travaillent est également tirée par les cheveux : comment considérer que les vaches à qui on retire le lait ou que les poules dont on récupère les œufs travaillent ? Cette notion de travail est juste un subterfuge pour éviter de reconnaître que les animaux sont exploités. Ensuite, il est évident que les animaux ne donnent pas leur vie. Ils feraient même tout pour éviter de se faire trancher la gorge. Mais, chez Porcher, les mots prendre, donner et voler sont presque synonymes. De toute façon, l’idée que les éleveurs font don de la vie aux animaux est absurde. Pour faire un don à une personne, il faut que cette dernière existe déjà. Vous décidez de faire un don à quelqu’un qui, dans certains contextes, peut se sentir obligé de faire un contre-don. Mais comment faire don de la vie puisque le bénéficiaire n’existe pas ?
Enfin, quelle obligation pourrait avoir envers vous cette personne à qui vous auriez donné la vie ? On attend bien sûr d’un enfant qu’il témoigne d’un certain respect envers ses parents. Toutefois, c’est principalement parce qu’il aurait reçu de l’affection et une bonne éducation de la part de ces derniers. S’inspirant probablement de ce devoir filial, Porcher avance, dans l’entretien de 2015, qu’il faut offrir de bonnes conditions de vie aux animaux pour qu’il soit légitime de leur « prendre la chose la plus précieuse qui soit, c’est-à-dire leur vie [p. 7] ». Mais le propos est délirant. Permettre à une personne de bénéficier d’une certaine qualité de vie ne donne jamais le droit de la tuer. Auriez-vous le droit de mettre à mort votre progéniture sous prétexte que vous lui avez donné naissance et offert les conditions d’une enfance heureuse ? On recule d’effroi devant une telle idée. Avec les animaux, la situation est similaire. À partir du moment où ils sont nés, ils ont des intérêts que l’on doit respecter, dans la mesure du possible.
Devant probablement sentir qu’elle pousse un peu la logique de la théorie du don, Porcher joue sa dernière carte en affirmant que les éleveurs permettent aux animaux de vivre mieux qu’ils ne l’auraient fait sans eux. Ainsi, dans un livre de 2011, Vivre avec les animaux, elle écrit qu’un éleveur peut légitimement tuer un animal si la vie de ce dernier « a été […] meilleure qu’elle ne l’aurait été en dehors de l’élevage(4)Id., Vivre avec les animaux. Une utopie pour le xxie siècle, Éditions La Découverte, 2011, p. 5. ». Dans un article de 2007, elle développait cette idée de la façon suivante : « Les animaux domestiques ont en majorité un statut de proie. […] Les bergers n’ont pas réduit les brebis en esclavage, ils ont construit une alliance capable de rassurer les animaux et à même de leur permettre de vivre sans la peur du prédateur(5)Id., « Ne libérez pas les animaux ! », Revue du Mauss, n° 29, 2007, p. 582.. » En somme, pour Porcher, les éleveurs sont sympas : ils protègent les animaux de rente des prédateurs. N’est-ce pas une raison suffisante pour être à leur tour un peu prédateurs ?
Là encore, cet argument est abracadabrant. Depuis quand protéger un animal donnerait-il le droit de l’égorger ? De toute façon, vouloir faire croire que les éleveurs protègent les proies des prédateurs est de la pure imposture. Avez-vous déjà vu un éleveur aller dans la campagne pour chercher à protéger des animaux ? Bien sûr que non. Il ne s’intéresse pas aux pauvres proies qui se font dévorer loin de son étable. Il ne s’intéresse qu’à ses animaux dont il assure la reproduction. Or ces derniers n’ont jamais été menacés par des prédateurs avant que l’éleveur n’en ait la charge. Affirmer que les animaux égorgés par les éleveurs ont connu une vie « meilleure qu’elle ne l’aurait été en dehors de l’élevage » n’a donc aucun sens.
Au bout du compte, l’erreur fondamentale de Porcher est de vouloir préserver à tout prix un mode de vie et un type de nourriture, au détriment de l’intérêt des animaux et de la logique. Elle aime l’élevage, elle respecte les éleveurs et prend beaucoup de plaisir à manger de la viande(6)Alors que Jocelyne Porcher défend en général l’élevage pour préserver la soi-disant bonne relation entre les éleveurs et leurs animaux, elle a récemment reconnu qu’elle aimait beaucoup la viande : « J’aime les cochons, mais j’aime aussi la côte de porc gascon ou limousin. […] La viande d’un cochon de bonne race, bien élevé et tué dignement [sic], est un régal sans équivalent. » D’un seul coup, sa défense de l’élevage paraît un peu moins désintéressée. Ce qui explique probablement ses entorses à la rigueur intellectuelle ! Voir Jocelyne Porcher, « J’aime la compagnie des cochons… et la côte de porc gascon », Causeur, n° 38, septembre 2016, p. 67.. Du coup, pour que ce monde ne disparaisse pas, elle invente une théorie où toute relation avec les animaux de rente s’appréhende en termes d’alliance, de contrat, d’échange, de dette à rembourser, etc. D’une certaine manière, Porcher fait penser à ces esclavagistes récalcitrants qui, face aux projets d’abolition de l’esclavage, n’arrivaient pas à comprendre qu’ils n’avaient pas le droit de disposer de la vie d’autrui. Comme elle de nos jours, ils prétendaient qu’ils s’occupaient bien de leurs esclaves, qu’ils leur donnaient du travail, qu’ils leur offraient des conditions de vie meilleures que s’ils étaient livrés à eux-mêmes, etc. Ils affirmaient même que les esclaves leur étaient reconnaissants. Il y avait entre eux un respect mutuel. L’idée de mettre un terme à cette forme de cohabitation les attristait donc profondément. Tout le monde allait y perdre, disaient-ils. La société telle qu’ils l’avaient toujours connue allait disparaître. Alors, ils s’en prenaient avec virulence aux abolitionnistes, exactement comme le fait en permanence Porcher avec ceux qui veulent abolir les abattoirs et l’élevage(7)Pour une autre critique de l’approche de Jocelyne Porcher, voir Enrique Utria, « La viande heureuse et les cervelles miséricordieuses », dans Lucile Desblache (dir.), Souffrances animales et traditions humaines. Rompre le silence, Éditions universitaires de Dijon, 2014. Article repris presque à l’identique sous le titre « La “viande heureuse” », dans les Cahiers antispécistes, n° 38, 2016 (accessible sur http://www.cahiers-antispecistes.org). Voir aussi la « réponse » de ce philosophe à l’entretien de Porcher dans Le Monde : Enrique Utria, « La viande heureuse », Le Monde, 1er septembre 2015..
Le drame est que cette position réactionnaire de Porcher a un fort écho dans la société. Son statut d’experte, chercheuse à l’Inra, et sa prolixité éditoriale, lui assure une grande présence dans les médias. Elle est également l’alibi parfait du système. Elle vilipende autant l’industrie de la viande que les défenseurs des animaux. Du coup, les carnivores qui, comme presque tout le monde, sont indignés par les conditions de vie des animaux dans cette industrie, mais qui ne veulent pas se remettre en cause, trouvent en elle leur porte-parole idéal. Elle est très commode puisque, en faisant référence à une éthique de l’élevage, elle donne bonne conscience à ceux qui aiment se repaître de chair animale. Comme on l’a vu, elle ne leur demande même pas de diminuer leur consommation de produits d’origine animale (voir le Prologue).
Il y a même une « école de pensée » qui se construit à partir des travaux de Porcher. Si vous êtes un jeune chercheur, vous pouvez ainsi faire une thèse universitaire sous sa direction et poursuivre le type de réflexion qu’elle a élaboré. C’est par exemple ce qu’a fait Sébastien Mouret. Après un dur labeur, il a défendu en 2009 sa thèse intitulée Le sens moral de la relation de travail entre hommes et animaux d’élevage : mises à mort d’animaux et expériences morales subjectives d’éleveurs et de salariés. Rien que le titre soulève des questions : le chercheur s’intéresse à la mise à mort des animaux, mais uniquement à travers l’expérience subjective des éleveurs et des salariés. Il est vrai que tout le monde se fiche de l’expérience subjective des animaux. En tout cas, cette thèse a reçu le prix Le Monde de la recherche en sciences humaines et sociales, présidé par le sociologue et philosophe Edgar Morin. Elle a ensuite été publiée sous le titre Élever et tuer des animaux (Puf, 2012). C’est dire la reconnaissance dont jouit cette approche. Or que lit-on dans cette thèse ?
Principalement, le même verbiage sur la notion de don que chez Porcher. Par exemple, Mouret estime que l’investissement « des éleveurs dans le travail repose sur un don de la vie bonne à leurs bêtes. Ce don peut être interprété comme une manière de légitimer le fait de les tuer pour s’en nourrir, et comme un geste de gratitude qui vise à reconnaître […] ce qu’ils donnent aux hommes : la vie(8)Sébastien Mouret, Élever et tuer des animaux, Puf, 2012, p. 9. ». Dans la même veine, il écrit que, dans une mise à mort effectuée par un éleveur, « il s’agit moins de prendre la vie que de la recevoir [p. 71] ». Ou encore, cette mise à mort « s’apparente moins à une relation de prédation qu’à une relation fondée sur un don. La mort donnée commence un « flux positif de vie » [citation de Porcher] des animaux d’élevage vers les hommes [p. 71-72] ». À partir de cette idée de gratitude qui consiste à tuer un animal qui a bien vécu et de ce mysticisme de la cruauté où un « flux positif de vie [sic] » passe entre les éleveurs et les animaux, Mouret montre que les premiers sont conscients du problème moral qu’il y a à tuer les seconds. Mais il prétend que l’on peut tuer et aimer les animaux et que, afin de continuer à vivre avec eux, il faut assumer leur mise à mort. A pleurer !
Pourtant, Mouret n’est fautif de rien. Il a fait du bon travail. Sa thèse est riche en enquêtes de terrain, auprès des éleveurs et salariés des abattoirs. C’est juste une victime du système. Pour maintenir l’élevage, l’institution française est prête à toutes les acrobaties intellectuelles. L’université approuve. Le quotidien Le Monde apporte son soutien. Les grands noms de la recherche adoubent. Et tout le monde se retrouve à table autour d’un gigot d’agneau aux pommes, d’une escalope de veau à la crème ou d’un carré de porcelet poêlé, c’est-à-dire autour des morceaux d’un animal tué très jeune, arraché à sa mère, probablement mutilé pour faciliter le travail de l’éleveur ou modifier le goût de sa viande. Peut-être même qu’un éleveur l’a aimé. Mais l’amour n’a jamais empêché la cruauté. Peut-être qu’il s’en est bien occupé. Mais il existe des bourreaux qui prennent soin de leurs victimes. Très certainement, il a assumé de le mettre à mort. Mais un crime assumé reste un crime.

Extrait de Thomas Lepeltier, L’imposture intellectuelle des carnivores, Max Milo, 2017

 

Notes   [ + ]

1. Jocelyne Porcher, « L’industrie porcine use et abuse des animaux sans contrepartie », Le Monde (suppl. « Culture & Idées »), 29 août 2015, p. 7.
2. Id., « L’esprit du don : archaïsme ou modernité de l’élevage ? », Revue du Mauss, n° 20 (2), 2002, p. 254.
3. Id., « L’industrie porcine use… », op. cit., p. 7.
4. Id., Vivre avec les animaux. Une utopie pour le xxie siècle, Éditions La Découverte, 2011, p. 5.
5. Id., « Ne libérez pas les animaux ! », Revue du Mauss, n° 29, 2007, p. 582.
6. Alors que Jocelyne Porcher défend en général l’élevage pour préserver la soi-disant bonne relation entre les éleveurs et leurs animaux, elle a récemment reconnu qu’elle aimait beaucoup la viande : « J’aime les cochons, mais j’aime aussi la côte de porc gascon ou limousin. […] La viande d’un cochon de bonne race, bien élevé et tué dignement [sic], est un régal sans équivalent. » D’un seul coup, sa défense de l’élevage paraît un peu moins désintéressée. Ce qui explique probablement ses entorses à la rigueur intellectuelle ! Voir Jocelyne Porcher, « J’aime la compagnie des cochons… et la côte de porc gascon », Causeur, n° 38, septembre 2016, p. 67.
7. Pour une autre critique de l’approche de Jocelyne Porcher, voir Enrique Utria, « La viande heureuse et les cervelles miséricordieuses », dans Lucile Desblache (dir.), Souffrances animales et traditions humaines. Rompre le silence, Éditions universitaires de Dijon, 2014. Article repris presque à l’identique sous le titre « La “viande heureuse” », dans les Cahiers antispécistes, n° 38, 2016 (accessible sur http://www.cahiers-antispecistes.org). Voir aussi la « réponse » de ce philosophe à l’entretien de Porcher dans Le Monde : Enrique Utria, « La viande heureuse », Le Monde, 1er septembre 2015.
8. Sébastien Mouret, Élever et tuer des animaux, Puf, 2012, p. 9.